| [L'affaire Carpentras / 01.11.95] L'affaire du détail | |||
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II faut se rendre à l'évidence : aucune des machinations montées contre l'homme, sa probité, son caractère, n'atteint son but. Après quelques remous, il reprend sa progression. A la fin de l'été 1987, alors qu'il a entamé son tour de France pour la présidentielle de 1988, sa cote officielle atteint 20 %. Du jamais vu. Et du vraiment dangereux. A 15 %, il compte dans le paysage politique, à 20 % on ne peut gouverner sans lui, il n'est même plus exclu de le voir au deuxième tour. L'outsider menace de faire la course en tête.Aux grands maux, les grands remèdes ! Pour rétablir l'interdit en train de craquer, on va coller sur la casaque Le Pen l'étiquette de l'infamie absolue : l'antisémitisme. Tortionnaire, raciste, cocu, voleur, tous ces noms d'oiseau ne suffisaient pas à entraver son élan. Antisémite, on va l'abattre. Le hic, c'est qu'il n'est pas facile de lui coller cette étiquette sur le dos. Depuis l'expédition de Suez, en 1956, et tout au long des années soixante et soixante-dix, il a laissé échapper des marques répétées d'une israélophilie certaine, qui lui a valu de sérieuses réserves, quelques haines même, à l'extrême droite. En 1986, lors d'un voyage aux Etats-Unis, il a discrètement rencontré des membres de la communauté juive, et leurs points de vue se sont souvent rencontrés. D'ailleurs, l'hebdomadaire Tribune juive, que sa montée en puissance pour l'élection européenne de 1984 avait préoccupé, écrivait en février de cette année-là : « S'il s'agit d'antisémitisme, disons tout de go que nous n'avons pas connaissance de propos antisémites qu'on puisse attribuer au chef du Front national. Lui-même affirme qu'il n'est pas antisémite et, comme notre vocation n'est pas de sonder les reins et les cœurs, nous ne formulerons aucune accusation en ce sens. A l'égard d'Israël, M. Le Pen tient un langage plutôt flatteur. Si bien que nous ne saurions non plus le taxer de la variante antisioniste. » Embêtant, tout cela ! Que faire ? Comment convaincre le bon peuple de l'antisémitisme féroce de l'homme, après cela ? C'est alors qu'apparaît l'idée de génie : on prendra le biais du révisionnisme. Qu'est-ce que le révisionnisme ? A la fin des années soixante-dix, des esprits curieux d'histoire contemporaine, dont le représentant le plus connu en France est Robert Faurisson, entreprennent de réviser l'image de la persécution des juifs par les nazis. Leurs doutes portent sur trois points : la volonté exterminatrice de Hitler, le nombre des victimes, l'existence de chambres à gaz homicides. Leurs travaux font scandale. Leurs adversaires (ils sont nombreux) les accusent de « falsifier l'Histoire » et « d'assassiner la mémoire ». Pour Simone Veil, ce sont des « clowns », pour Bruno Fappat du Monde et de La Croix, des « gangsters de l'Histoire », et pour l'historien Pierre Vidal-Naquet, des « excréments ». En 1979, une ample controverse est menée contre Faurisson dans le Monde. Assez vite, le débat journalistique ou académique fait place aux poursuites judiciaires. Plusieurs associations traînent Robert Faurisson devant les tribunaux, qui se voient ainsi assigner, pour la première fois, la rude tâche de trancher d'un point d'Histoire. Bientôt, d'ailleurs, la conviction des juges apparaîtra trop peu fiable et, si l'on confirme à la justice son devoir de décider de l'Histoire, on choisira pour cela la voie législative. A l'inspiration d'intellectuels prestigieux, tels Pierre Vidal-Naquet, François Bedaida, Serge Klarsfeld, Georges Wellers, Helein Ahrweiler, et du grand rabbin René Sirat, le député communiste Jean-Claude Gayssot proposera, en 1990, avec la bénédiction de Laurent Fabius, une loi dont un article prévoit de punir « le délit de contestation de crime contre l'Humanité ». Cette loi fut discutée en avril 1990 et votée dans la nuit du 2 au 3 mai, moins d'une semaine avant Carpentras, malgré l'opposition de l'UDF et du RPR. Jacques Toubon en particulier, l'actuel garde des Sceaux, vota contre au motif qu'elle va « contre l'Histoire » et « contre le droit ». En 1991, il déposa d'ailleurs un amendement visant à l'abroger. Quel rapport avec Le Pen, me direz-vous ? Aucun. Et c'est cela qui est admirable. Aucun rapport, sauf que, par un beau jour de septembre 1987, le dimanche 13, lorsqu'il est invité au Grand jury RTL-Le Monde, le président du Front national, « pèse » 20 % dans les sondages. Il faut le tirer à vue : le révisionnisme servira de chevrotine. Alors qu'on devait parler de la cohabitation, de l'élection présidentielle qui vient, du terrorisme, du code de la nationalité, tout à coup, Olivier Mazerolle et Paul-Jacques Truffaut, les inquisiteurs de service, prennent un chemin de traverse : « Sur le fond, que pensez-vous des thèses de MM. Roques et Faurisson ? » Cela tombe comme mars en carême, et c'est cela, le but visé : surprendre l'adversaire. Voici sa réponse, telle que l'ont transcrite Libération du 15 septembre 1987 et François Brigneau dans La haine anti-Le Pen : Le Pen : Je ne connais pas les thèses de M. Faurisson ni de M. Roques. Mais quelles que soient ces thèses, (...) je suis un partisan de la liberté de l'esprit. Je pense que la vérité a une force extraordinaire, qui ne craint pas les mensonges ou les insinuations. Par conséquent, je suis hostile à toutes les formes d'interdiction ou de réglementation de la pensée. Nous avons un code pénal qui s'applique si les gens violent les lois. Tout ce que nous savons sur l'histoire des guerres nous apprend qu'un certain nombre de faits ont été controversés et discutés. Il a fallu cinquante ans pour savoir ce qui était arrivé exactement au Lusitania. Je suis passionné par l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Je me pose un certain nombre de questions. Je ne dis pas que les chambres à gaz n'ont pas existé. Je n'ai pas pu moi-même en voir. Je n'ai pas étudié spécialement la question. Mais je crois que c'est un point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Question : Six millions de morts, c'est un point de détail ? Le Pen : Six millions de morts ? Comment ? Question : Six millions de juifs, morts pendant la Seconde Guerre mondiale, vous considérez que c'est un point de détail ? Le Pen : La question qui a été posée est de savoir comment ces gens ont été tués ou non. Question : Ce n'est pas un point de détail ! Le Pen : Si. C'est un point de détail de la guerre. Voulez-vous me dire que c'est la vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire ? Que c'est une obligation morale ? Je dis qu'il y a des historiens qui débattent de ces questions. Question : Vous-même, Monsieur Le Pen, considérez-vous qu'il y a eu un génocide juif par les chambres à gaz ? Le Pen : II y a eu beaucoup de morts, des centaines de milliers, peut-être des millions de morts juifs et aussi de gens qui n'étaient pas juifs. Je suis étonné de devoir, à chaque émission de télévision ou de radio, répondre à des questions qui prennent une forme inquisitoire et qui sont toujours les mêmes : Est-ce que vous croyez à ceci ? Êtes-vous d'accord avec M. Untel quand il dit cela ? Moi, je suis Jean-Marie Le Pen. J'écris et je parle. C'est sur les opinions que j'exprime que je dois être jugé. Est-ce que je crois ceci ? Est-ce que je crois cela ? Est-ce que je crois en Dieu ? Est-ce que je n'y crois pas ? Est-ce que je crois à la Vierge Marie ? Est-ce que je crois au péché ? Je n'ai pas à répondre à ce genre de question. Ainsi débute l'affaire du détail. Dans la plus grande discrétion. Ces propos ont paru si peu condamnables, à première vue, aux journalistes non prévenus, que seul France-Soir les relève dans son édition du lundi matin. Le Monde du lundi après-midi n'en fait pas encore grand cas. Ce n'est que durant la journée que les grandes orgues vont donner. Ovadia Soffer, ambassadeur d'Israël à Paris, lance : « Traiter de détail les chambres à gaz porte atteinte à l'humanité tout entière (...). En le traitant comme un simple détail, on banalise un événement unique dans son horreur — l'holocauste — duquel toute l'humanité doit tirer les enseignements, si elle ne veut pas mettre en danger son propre avenir. » Notons soigneusement deux éléments dans cette déclaration : « l'événement unique », et le fait que l'affaire concerne non point le peuple juif, mais « toute l'humanité ». Ils seront repris, trois ans plus tard, lors du drame de Carpentras. En attendant, l'averse anti-Le Pen se déchaîne en ce lundi 14 septembre. Le Conseil représentatif des institutions juives (CRIF) communique : «Aujourd'hui, M. Le Pen a levé le masque en faisant siennes les thèses des pseudo-historiens révisionnistes. » Ce n'est qu'une confirmation pour un organisme qui avait depuis longtemps débusqué le non-dit de la bête : «Les propos tenus par M. Le Pen n'ont pas vraiment surpris les responsables communautaires juifs (...). Depuis longtemps, le CRIF, par la voix de son président, M. Klein, avait condamné les campagnes racistes et xénophobes du Front national. » De son côté, le cardinal Lustiger affirme d'un air pénétré : « Je suis non seulement choqué, mais aussi effrayé par l'avilissement de la pensée de ces hommes, car ils jouent un rôle de perversion de toutes les générations. » Les politiques, eux, montrent moins de recherche dans le vocabulaire. Simone Veil : « C'est à la fois abominable et scandaleux. » Jacques Toubon : « Cette déclaration est scandaleuse et consternante. » Pierre Messmer, président de l'Assemblée nationale : « C'est scandaleux et inadmissible. » Heureusement, le socialiste Mermaz trouvait une variante en dénonçant « une monstruosité et une ignominie qui portent atteinte à l'honneur du Parlement tout entier. » « Le Parlement tout entier » répond en écho à « toute l'humanité » d'Ovadia Soffer. L'Union des étudiants juifs, que l'on retrouve à l'origine de SOS-Racisme, ou, plus tard, dans la stratégie de harcèlement démocratique anti-Le Pen, appelle à une manifestation de masse le 17 septembre à 18 h 30, place du Palais-Bourbon. Du point de vue de la quantité, c'est le bide. 20 000 personnes pour les organisateurs, 2 000 pour les témoins. Mais la qualité y est. Jean-Pierre Pierre-Bloch, le fils du président de la LICRA, ancien secrétaire de Johnny Hallyday lance : « Le Pen, c'est le nazisme qui revient sur la face de la France. Tous les hommes de bonne volonté se dressent contre la bête immonde. » Notons ce « tous les hommes ». Quant au « nazisme » et à « la bête immonde », ils signalent l'orateur de haut vol. Plus en dedans, Laurent Fabius n'avait parlé que de « fasciste ». On remarque, à côté de politiciens vertueux, Fabius, Joxe, Stoléru, Lang, Mauroy, Dufoix et d'intellectuels prestigieux tels que Bernard-Henri Lévy ou Marek Halter, la présence de la chanteuse Isabelle Aubret, l'ancienne compagne du chanteur communiste Jean Ferrât. Son indignation, bien légitime, la fait rêver d'épuration patronymique : « Le Pen, rien que ce nom est un scandale ». Abrégeons. Le scandale du détail occupa l'espace médiatique des semaines durant : aujourd'hui encore, on l'oppose, au fin fond des campagnes françaises, aux candidats lepénistes pour une cantonale partielle. Notons, pour finir, qu'il eut des conséquences judiciaires. A l'incitation du MRAP et de la LICRA, représentés par Me Bernard Jouanneau, dix associations de déportés assignaient Jean-Marie Le Pen en référé devant le tribunal de Nanterre. Le 23 septembre 1987, le président Germain Le Foyer du Costil condamnait l'accusé à verser un franc de dommages et intérêts et à payer les frais de la diffusion du jugement sur RTL, ses propos ayant provoqué un trouble manifestement illicite. Le Figaro s'étonnait, par la plume de J.P. Moinet : « Il est vrai que cette décision de justice est novatrice. L'avocat de la LICRA, Me Quentin, souligne ainsi que, pour la première fois, le juge s'est inspiré du pacte social spécifique, sorte de convention non écrite profitant aux organisations humanitaires. Et le juge justifie sa condamnation nonobstant l'absence d'un texte législatif sanctionnant expressément des propos tels que ceux reprochés à Jean-Marie Le Pen. » Cette notion de pacte social spécifique tient une position centrale dans la question qui nous occupe. François Brigneau n'a pas manqué de l'épingler : « On atteignait là des sommets de l'imagination créatrice de la répression. Ce pacte social spécifique, c'était le poumon de la justice novatrice. On manquait de textes législatifs qui permettaient de condamner Le Pen, mais il y avait une convention non-écrite, le pacte social spécifique, vous dis-je. » Quant au jugement sur le fond, il traîna trois ans et ne fut rendu que le 23 mai 1990... après Carpentras. La première chambre civile du tribunal civil de Nanterre condamnait Jean-Marie Le Pen à un franc de dommages et intérêts plus, au titre de l'article 700, quatre mille francs à chacune des dix associations plaignantes, et les frais de publication dans dix quotidiens et deux hebdomadaires. Jean-Marie Le Pen fit appel. Mal lui en prit. La cour d'appel de Versailles et son premier président Pierre Estoup le « salaient » : toutes condamnations confondues, avec les frais, en bloc et en détail, il dut débourser un million deux cent mille francs. Cent vingt millions de centimes. On ne badine pas avec l'Histoire. Ni avec le pacte social spécifique. L'opération "détail" réussit. Le Pen recula spectaculairement dans les sondages. Les portes qui s'entrouvraient, à l'Assemblée nationale, dans la presse, dans les régions, se refermèrent précipitamment. Il est probable que ça lui ait coûté un ou deux points lors de la présidentielle de 1988 — où il n'obtint « que » 14,4 % des voix. Les stratèges anti-Le Pen en tirèrent de précieux enseignements. Une bonne manœuvre devait avoir pour ressort psychologique le racisme-antisémitisme-révisionnisme, pour levier un acte qui suscite la réprobation morale de tous, au-dessus de toute préférence politique, et pour champ d'application la société entière, politique, justice, autorités morales et religieuses, showbiz, intellectuels. Le moyen primordial de la manipulation fut les médias, mais leur mobilisation ne fut pas d'emblée une réussite totale, comme le montre le silence du lundi matin. Heureusement, Anne Sinclair, en brillante professionnelle, sut transformer d'un habile coup de ciseaux de montage le «je ne dis pas que les chambres à gaz n'ont pas existé » prononcé par Jean-Marie Le Pen en « ... les chambres à gaz n'ont pas existé ». C'est le métier, coco, et cela relança brillamment la campagne. D'un point de vue technique, il n'en fallait pas moins déplorer un démarrage poussif : pour Carpentras, le ministre de l'Intérieur lui-même veillerait à ce qu'il n'y ait pas de retard à l'allumage. Il faut sans cesse peaufiner l'ouvrage. Il faut s'entraîner. Source : « L'affaire Carpentras », Robert, Roy, Peltier - Editions National-Hebdo - Novembre 1995. |
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II faut se rendre à l'évidence : aucune des machinations montées contre l'homme, sa probité, son caractère, n'atteint son but. Après quelques remous, il reprend sa progression. A la fin de l'été 1987, alors qu'il a entamé son tour de France pour la présidentielle de 1988, sa cote officielle atteint 20 %. Du jamais vu. Et du vraiment dangereux. A 15 %, il compte dans le paysage politique, à 20 % on ne peut gouverner sans lui, il n'est même plus exclu de le voir au deuxième tour. L'outsider menace de faire la course en tête.